Besoins 2
Le travail de chacun d'entre nous a pour but la satisfaction de nos besoins.
Pourtant, cette notion de "besoin" (qui semble être le but ultime de toute activité économique) a été progressivement évacuée de la théorie économique ou transformée en "désir". Les êtres humains, devenus les individus calculateurs, rationnels et compétitifs (des homo economicus), sont peu à peu coupés de leurs besoins, par l'illusion monétaire (celle du pouvoir d'achat ou de la capacité à emprunter), par les assauts publicitaires (déclencheurs de réflexes pavloviens de consommation) ou la pression sociale ("tu n'as pas de portable?").
Depuis 1870, l'approche marginaliste a transformé la théorie de la valeur. Plaisir et désir de la consommation remplacent le travail de la production. Alors, le "besoin" est vidé de sens. L'utilité est devenue, selon JJ Goux (revue Esprit), le "nom de code" de l'hédonisme.
Deux grands économistes, devenus amis à la suite de leurs nombreux échanges, ont repris la notion de "besoin". Pour lui redonner un sens ils l'ont renommée "besoins fondamentaux", afin de la distinguer des aléas de l"'utilité" ou du "désir". Pour Nicolas Georgescu-Roegen et François Perroux, il existe des besoins fondamentaux propres à l'espèce humaine, à l'homo sapiens. L'approche anthropomorphique du besoin remplace ainsi celle arithmomorphique, de l'homo computans. (Georgescu-Roegen, N. (2007) [1969] "La décroissance", Perroux F. (1991) [1961] L'économie du Xxème siècle).
Tout homme, soit-il Rockefeller ou un paysan Somalien, à besoin d'étancher sa soif. Comme le souligne Gérard de Bernis (1990), "Alors que la pensée dominante réduit les besoins aux désirs subjectifs, puis élimine tout désir nonsolvable de son champ, François Perroux oppose aux "désirs solvables" les "besoins fondamentaux" ou aux "préférences solvables des consommateurs" les "besoins élémentaires de chacun". Ces besoins se définissent objectivement (physiologie de la nutrition, etc...) et socialement (non comme attribut invariant).
L'approche des "besoins fondamentaux" complète ainsi celle des besoins de la Barefoot Economics de Max-Neef (et du World Future Council).
Quand des personnes réduisent leurs dépenses pour les besoins fondamentaux (s'alimentent mal, réduisent le temps passé avec la famille, les amis, leur besoin de solidarité) et s'endettent pour pouvoir acheter les produits qui les font rêver (le téléphone portable arrive en première place, selon une étude du Credoc sur les habitudes de consommation des Français), quand en Somalie on a des SMS à défaut d'eau potable, cela montre à quel point la notion de "besoin" doit être revisitée.