Les rémunérations justes : une histoire religieuse et économique du "juste satisfaisant"
La montée de la finance éthique va de pair avec la montée de la finance d'inspiration religieuse. Produits islamiques, fonds chrétiens, actifs protestants, les formes qu'elle prend sont variées et s'inscrivent dans des traditions culturelles très différentes. Ceci dit, toutes ont un point en commun, la recherche du taux d'intérêt juste.
Et cette approche n'a rien de nouveau. Depuis Saint Thomas d'Aquin, ou même Aristote, les penseurs se sont penchés sur la question de la juste rémunération. Pour résumer des millénaires d'histoires religieuse et financière, la solution a consisté à interdire le taux d'intérêt, ou pour être plus exact l'usure. En effet, toutes les religions du livre, après s'être confrontées à la difficile tâche consistant à déterminer la bonne rémunération de l'argent, ont résolu le problème en interdisant toute possibilité de rente émanant d'une avance. D'ailleurs, les tensions entre les religions ont souvent trouvé leur source dans un "décalage" face à cette position. Quand les juifs ont relâché l'interdiction, le monde chrétien du moyen-âge en durcissait l'application ; il en est sans doute de même maintenant entre les sociétés judéo-chrétiennes et le monde musulman qui tend à se crisper.
Mais pourquoi le taux d’intérêt juste est-il si difficile à déterminer ? Et quelle est la morale derrière cette notion d’usure ? La première question n’est pas aisée car elle fait écho à la juste rémunération en général. Or, la science économique s’est justement construite sur la réflexion relative à la richesse et à sa répartition entre les différentes rémunérations. Adam Smith pose les fondements des différents types de revenus dans l’économie et tente d’expliquer d’où ils proviennent. Profit, rente ou salaire, une fois identifiés en fonction des acteurs auxquels ils sont destinés, dépendent alors de la valeur du travail apportée par chacun de ces acteurs. Plus tard, d’autres auteurs expliqueront que la rémunération dépend des forces du marché et de la valeur-utilité-rareté. Pour la « rente », le taux d’intérêt, la question a toujours été plus sensible car il n’y a ni travail matériel, ni production directe à évaluer afin d’en estimer la valeur immédiate. Il s’agit avant tout d’un service, dont la principale caractéristique est le risque pour celui qui rend le service, c’est-à-dire pour celui qui avance les fonds. Il s'agit d'un révenu indirect, d’où une méfiance a priori pour sa juste détermination et une morale stricte à son sujet.
Ceci dit, la question de la juste rémunération est plus que jamais d’actualité. Les bonus faramineux des traders, les salaires prodigieux des grands patrons et les taux de rentabilité effarants des produits financiers viennent à nouveau interroger la justesse des revenus car la société actuelle semble réclamer toujours plus de revenus. La stabilité, voire la stagnation, des rémunérations et des richesses paraît tout à fait impossible dans les mentalités occidentales ; nulle modération une fois encore.
Pourtant, la science économique nous éclaire à ce sujet, les rémunérations doivent être cohérentes avec la production de biens et services. Que l’on choisisse la valeur travail ou la valeur utilité, il semble raisonnable de penser que tout salaire ou profit corresponde à un bien produit, ni plus ni moins. La question de l’évolution des rémunérations est alors conditionnée à l’explication choisie, notre salaire augmente dans le temps, soit parce que l’on est plus productif avec l’expérience et l’accumulation de compétences (valeur travail), soit parce que l’on a plus de valeur sur le marché du travail. La modération consisterait à s’en tenir à la valeur ajoutée ; la démence consisterait à vouloir des rémunérations toujours plus hautes sans réel fondement. Or, c’est bien cela que nous voyons actuellement, l’explosion des rémunérations sans objet.