L'économiste, les faits et les comportements

Publié le par Virginie Monvoisin

L’économiste comme tout chercheur en sciences sociales est confronté à une difficulté majeure, rendre compte d’un monde complexe et en analyser les mécanismes. Au XIXème siècle et moins de 100 ans après la constitution de cette nouvelle discipline, les économistes ont mis en place des principes spécifiques, reposant sur une simplification extrême des comportements et donc les relations économiques – la rationalité, l’homo oeconomicus et la concurrence pure et parfaite – et une méthodologie contraignante – déductiviste.

 

Or, loin d’être anecdotiques, ces principes et cette méthodologie sont les fondements de l’économie moderne, dans sa dimension analytique et dans sa dimension politique et méritent quelques explications. Tout personne ayant une activité économique est considérée comme totalement rationnelle, c’est-à-dire capable de calculer tous les tenants et les aboutissants de ses décisions et de ses actions. Ces capacités ne sont tournées que vers un seul objectif : la recherche du coût le plus bas possible ou de la plus grande satisfaction possible – les deux expressions étant équivalentes !. L’homo economicus incarne donc un individu uniquement calculateur et qui ne veut que réduire ses coûts.

 

Ici, il n’est pas question des autres dimensions humaines de l’individu, ni de son insertion dans un monde d’échange qui suppose l’existence de règles, de conventions, d’anticipations du comportement des autres agents etc... Chacun fait son calcul d’ « ingénieur » de son côté et une instance supérieure va se charger de se faire se rencontrer les différentes demandes et offres. Evidemment, cette représentation du monde reste avant tout théorique et donc simplificatrice. Il est bien entendu possible de débattre sur la capacité de calcul de l’homme forcement limitée, sur l’absence des interactions stratégiques – et donc du marché – ou sur le manque de réalisme de la centralisation des opérations auprès du commissaire priseur ; les économistes entretiennent d’ailleurs et depuis longtemps des discussions très violentes sur ces sujets.

 

Les débats se trouvent par ailleurs obscurcis par le fait que les tenants de l’homo economicus et de la concurrence pure et parfaite demeurent le courant dominant en économie – qui a donc revêtue la dénomination de « science économique ». Intellectuellement, cela se comprend fort bien : cette analyse est à la fois séduisante scientifiquement car cohérente et solide puisque par nature normative. On ne peut pas lui reprocher son manque de réalisme puisqu’elle ne revendique aucun réalisme. La simple critique théorique semble vaine.

 

Quid alors des économistes qui s’arrangent mal de cette méthodologie et rejette cette représentation du monde ? Là encore, comme dans d’autres sciences sociales, le mainstream, l’orthodoxie économique, rend la vie des hétérodoxes difficile, leur laissant peu de place scientifiquement et institutionnellement. L’un d’entre eux, Marc Lavoie, explique que certains hétérodoxes tentent quoiqu’il arrive de se rapprocher du mainstream et parviennent à se faire entendre (en utilisant les mêmes méthodes !!). Pour les autres, le rejet est plus ou moins fort : certains refusent la méthodologie et/ou les thématiques dominantes. Lavoie, lui, propose de ne pas laisser le champ libre aux orthodoxes et de continuer à questionner les hypothèses et les conclusions du mainstream, voire même à utiliser les mêmes outils car les mathématiques ne devraient être marquées théoriquement.

 

Notre propos s’inscrit dans cette approche. Il ne s’agit pas de laisser la thématique comportementale aux orthodoxes ou de se satisfaire de leur approche. En dehors de l’homo economicus, nous savons et nous montrons qu’autre chose existe, le bricoleur. La démarche n’est donc pas neutre puisqu’il s’agit de prouver que le comportement des agents peut répondre à une autre logique qu’une logique d’optimisation, c’est-à-dire de calculs des meilleurs coûts possibles. La démarche n’est donc pas aisée puisqu’il s’agit de se confronter au courant dominant, c’est-à-dire d’avancer des arguments susceptibles de trouver une place à côté de concepts tout puissant, anciens et apparemment partagés par le plus grand nombre de nos collègues – apparemment puisque ces concepts font l’objet de réinterprétations permanentes.

 

Notre méthodologie s’oppose fondamentalement à l’orthodoxie : au déductivisme et au positivisme orthodoxe, nous opposons l’expérience et l’accumulation de cas réels. L’expérience nourrit notre analyse et l’analyse nourrit notre lecture de l’expérience – le processus relevant de la rétroaction. Il est donc vrai que nous rassemblons des exemples, des cas, des illustrations, des preuves.

Or, rien n’est plus hétérodoxe et dissident que cela.

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Publié dans généralités

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