Le pratiquant de Taï Chi Chuan, le bricoleur et la performance
Alors que l’économie du peu s’intéresse à des pratiques échappant à la logique de l’optimisation et intégrant des objectifs autres que la seule rentabilité, il est frappant de constater combien notre société est elle-même de plus en plus imprégnée par ces principes empruntées de l’analyse néoclassique et libérale.
Utilisons le sport et les activités physiques comme illustration de cette dissémination car les parallèles entre ces derniers et l’économie sont parfois vertigineux. Personnellement, ma pratique de sports particulièrement intenses (de la danse classique au ski !!!) m’a effectivement amené à me concevoir comme une entreprise. Dans la plupart des sports (des entreprises ?), nul autre comportement que la compétition et des passages à des niveaux supérieurs (la concurrence ? la croissance économique ?), nul autre moyen que la performance du geste (l’optimisation et la productivité des facteurs de production ?), nul autre objectif que la victoire (la maximisation des profits ?).
Or, finalement cela n’a rien de surprenant. Les activités sportives sont hautement culturelles et reflètent les modèles sous-jacents – sociaux, économiques…– des sociétés qui les pratiquent. D’ailleurs, les années 80 ont vu simultanément le durcissement des thèses libérales et des entraînements sportifs rationalisés à l’extrême.
Justement, après une quinzaine d’années d’arts martiaux divers (judo, Karaté, Taekwondo) j’ai découvert avec beaucoup d’étonnement et de soulagement le Taï Chi Chuan. Pour un occidental, le choc est nécessairement violent car il casse tous les codes sportifs en vigueur dans nos sociétés et fait écho au bricoleur et aux comportements décrits par l’économie du peu. Il n’y a pas de compétition de Taï Chi Chuan, et l’on passe à des niveaux supérieurs sans réel examen. Si le geste est essentiel, il n’y a pas d’idéal à atteindre : la bonne forme du geste doit être respectée, ensuite son exécution dépend de chacun (âge, cheminement personnel..). Enfin, l’objectif est avant tout de contribuer à la bonne santé du pratiquant en appliquant le principe de la modération : il s’agit de se mouvoir, de se battre même, en économisant son énergie et en modérant son effort !
D’ailleurs, cet art martial navigue toujours entre deux univers qui, pour nos cultures, s’opposent. Il s’agit d’un art martial, guerrier dont le seul objectif affiché est la santé, bouger et être détendu. Les mouvements sont là aussi bien pour avoir un rapport au monde – « je monte le bras pour me défendre d’une attaque » – qu’un rapport à soi-même – « quand je monte le bras, j’étends tel muscle et permets telle respiration ». D’ailleurs, même les gestes ont un double langage ; tout mouvement est à la fois une défense et une attaque.
Le pratiquant de Taï Chi Chuan et le bricoleur ne sont pas très différents. Le bricoleur aussi navigue entre deux univers. Il contribue à la croissance tout en ayant des comportements de décroissant. Son geste, sa fabrication ne relève pas de l’optimisation, mais fait sans doute au mieux. Son objectif n’est pas la maximisation des profits mais la satisfaction de ses propres objectifs, ces derniers correspondant à des projets de vie personnel (comme la bonne santé morale et physique!!).
D’autres pratiques importées d’Asie répondront sans doute à ces principes. La rationalité binaire, imposée par un certain modèle économique et social, s’avère souvent lourde à porter et correspond à des modes de fonctionnements occidentaux. Repenser les comportements et les enjeux économiques nécessitent de s’ouvrir à de nouvelles (anciennes ?) approches de l’homme et de la société. Les pensées asiatiques, vieilles de 5 000 ans, sont sûrement source d’illustrations et d’inspiration.