Histoire de peu n°7 : Rattraper les chutes

Cette histoire est arrivée jusqu’à moi dans un cadre un peu particulier. Je présidais, hier, un jury d’entrée à Grenoble Ecole de Management et les étudiants s’enchainaient qui abordaient la question du Développement Durable. Tous semblaient prendre cette question très à cœur, et leur perspective sur le sujet se partageaient entre observations macro-économiques ou sociologiques d’une part, engagements et attitudes personnels d’autre part.
Jusqu’à cet étudiant en droit qui parle de ses envies d’entreprendre en prenant exemple sur le DD. Loin des grands projets relevant des énergies renouvelables ou du commerce équitable, il nous raconte cette petite histoire d’innovation ordinaire qu’il a eu le loisir, la chance et la volonté de mettre en place lors de son dernier stage.
Celui-ci se déroulait dans une TPE spécialisée dans la communication de magasins. L’originalité de cette entreprise est qu’elle réalise des adhésifs conçus comme moyens de communication et de promotion. Or, cet étudiant fut troublé, perturbé, gêné par la quantité de chutes d’adhésifs produite. Sensible, donc, aux valeurs du DD, il s’est demandé ce qui pouvait être fait de ces chutes. Une première façon de traiter le problème aurait consisté à optimiser le processus de production afin d’en réduire les pertes, mais les compétences requises pour cela relevaient probablement plus du domaine de l’ingénierie. Il a en revanche, joué la carte Marketing en proposant un nouvel usage à ces chutes en s’adressant à une clientèle de particuliers afin de leur proposer des adhésifs personnalisés sur Ebay.
Interprété dans le cadre de l’Economie du Peu, nous dirions d’une part que notre stagiaire s’est comporté comme un bricoleur en imaginant quoi faire pour utiliser les moyens du bord, y compris en jouant de détournement, ici d’un produit pour entreprise (Business to Business) à un service pour particulier (Business to Consumer). Mais son action ne s’est pas restreinte à un réusage ponctuel en réaction à une situation singulière. Elle n’a pas été qu’un bricolage tactique. Elle s’est organisationnellement inscrite dans l’entreprise dans ce que nous avons appelé une stratégie bricolante, à savoir l’implantation d’une logique de bricolage s’appuyant ici sur le réusage et la variation/variété de la clientèle.
Un étudiant imaginatif et volontaire, animé par les valeurs du développement durable, une entreprise qui accepte de définitivement implémenter sa proposition, son bricolage tactique, en stratégie bricolante, et nous sommes face à une nouvelle initiative relevant de l’Economie du Peu qui, finalement, est parfaitement compatible avec une vision classique de la décision économique et managériale.
Ou cette histoire n’est-elle, finalement, qu’une nième illustration d’une logique du toujours plus avec toujours moins ? Qu’en pensez-vous ?